Promoviendo la comunicación para el cambio social
Taking Sides
Communication, altérité, aliénation Imprimir Correo electrónico
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Jacques Fortier

  • “ Le disciple à son maître :
  • - Je dois, maître, absolument vous communiquer quelque chose !
  • Le maître à son disciple :
  • - Avant de me parler, as-tu passé ton message par les trois tamis ?
  • Réponse interloquée :
  • - Les trois tamis ? Heu, je ne crois pas. Quels sont-ils ?
  • Le maître :
  • - Les trois tamis sont ceux de la vérité, de la bonté, de l’utilité. Ce que tu veux me dire, es-tu sûr que cela soit vrai ?
  • - Heu, pas vraiment, je l’ai entendu dire…
  • - Deuxième tamis : es-tu sûr que cela soit bon ?
  • - Heu, ce n’est pas sûr, même, à vrai dire…
  • - Troisième tamis : es-tu sûr, au moins, que cela soit utile ?
  • - Heu, je ne crois pas vraiment.
  • Le maître au disciple :
  • - Eh bien, si ce que tu voulais me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère ne pas le savoir, et je te conseille, toi-même, de l’oublier ! ”

Ce fabliau est-il asiatique ou européen ?

Difficile à trancher : des versions multiples circulent, notamment sur la Toile. Mais sur notre planète si fière d’être toute-communiquante, où s’impriment chaque jour des millions de journaux, se diffusent des milliards de sons et d’images, s’échangent des billions de messages électroniques, où le faire-savoir a souvent pris le pas sur le savoir-faire, elle rappelle à une simple humilité. Tout se communique, même le faux, le mauvais, l’inutile.

Communiquer: tel est le maître-mot, dorénavant, du succès. Qui ne sait pas, ou ne peut pas, communiquer restera au bord de la route. Et les professionnels, ou jugés tels, de la communication, journalistes, attachés de presse, concepteurs publicitaires, sont sollicités de toutes parts: “Donnez-nous les clefs de la communication, apprenez-nous à communiquer, au moins, communiquez pour nous”. N’y a-t-il pas beaucoup d’illusion, et pas mal de non-dit, dans cette fièvre communicatrice?

Notre réflexion pourrait se faire en trois temps. D’abord, analyser les outils eux-même de la communication: la source qui veut communiquer, le message qu’elle émet, le signal qui le traduit, la canal qui l’achemine, le récepteur qui l’absorbe. Ensuite, s’intéresser aux objectifs de la communication: vendre, combattre, séduire, mentir, relier... Enfin, esquisser ce qui pourrait être une éthique de la communication, respectueuse de l’altérité et de la liberté, sans pour autant être inefficace ou dérisoire.

Tout est tentative de communication

Du premier cri du nouveau-né à la main serrée du mourant, l’humain cherche désespérément à communiquer. Quand aucun handicap ne le freine ou ne l’isole, il passe l’essentiel de sa vie à envoyer des messages à ses semblables et à en recevoir d’eux: paroles, cris, gestes, plus tard écrits, sons et images... Même le taciturne communique par ses silences. L’humain est, c’est une banalité de le dire, un être de communication.

Mais dans cette immense messagerie planétaire, bien du courrier reste en souffrance. Car la communication est un système fragile, une chaîne qui n’a que la solidité de son maillon le plus faible, et qu’un rien va briser. Communiquer, c’est tenir ensemble une source, un message, un signal, un canal, un récepteur. Que l’une de ces pièces manque, ou soit détériorée, et la communication n’est plus.

La source, c’est le lieu, la plupart du temps la mystérieuse connectique d’un cerveau humain (mais l’informatique commence là à nous détrôner), où s’élabore ce qui espère être communiqué. Elle a elle-même, en amont, été alimentée par un complexe réseau de communication. Un journal quotidien se nourrit aux agences qu’il reprend, aux reportages qu’il commande, aux contacts qu’il noue, aux espaces qu’il vend aux annonceurs, et ses équipes, en quelques heures, cuisinent ces ingrédients pour un faire un menu du jour, appétissant et, espère-t-on, digeste.

Le message, c’est ce qui est, à partir de la source et des sources, formulé et transmis. Ce n’est pas la même chose: à partir d’un événement, par exemple, on peut rédiger une thèse en dix volumes ou une brève de cinq lignes. La première sera lue par une poignée d’universitaires, la seconde espère l’être de dizaines de milliers d’abonnés et d’acheteurs. Communiquer, c’est aussi trier, choisir, donc le plus souvent jeter, hiérarchiser, remanier, bref traiter de l’information. C’est le lieu de la créativité, ce peut être aussi celui de la trahison. C’est en tout cas celui d’un travail.

Le signal, c’est la traduction physique du message élaboré. Des encres sur du papier. Une vibration de l’atmosphère. La technologie, là, avance à pas de géants, qui sait tout transformer en scintillement d’électrons, encodé au départ, décodé à l’arrivée. Il reste pourtant que fabriquer du signal demande encore bien souvent des processus industriels lourds et donc coûteux. Imprimer un journal ou diffuser des émissions télévisées restent un investissement considérable, inaccessible au plus grand nombre.

Le canal, c’est le cheminement géographique emprunté par la communication. Une camionnette qui transporte des piles de journaux, des ondes électromagnétiques qui traversent l’espace, des panneaux de 4 mètres sur 3 dans les rues de nos villes: le caractère quasi-instantané des transmissions informatiques, révolution de la fin du XXe siècle, ne doit pas faire oublier que bien des communications sont encore acheminées dans le monde au rythme de l’homme, de l’animal ou du moteur à explosion.

Enfin, le récepteur, qui ne doit d’abord être disponible, intéressé, volontaire, mais aussi avoir les clefs qui lui permettent de s’approprier tout ou partie de la communication. Question de langues, de cultures, de conventions, de codes, de rites sociaux. Et tout simplement d’instruction: l’analphabète ne lit pas le quotidien, et l’illettré souffre à le faire.

Source, message, signal, canal, récepteur: ce système ne tient que si tous les relais tiennent, et il ne communique que s’ils fonctionnent tous. Sans perte, sans interférences, sans brouillage (une faute d’orthographe dans le journal suffit parfois à écarter de l’article), sans cassure.

Pourquoi communiquer ?

Cette question simple n’a pas de réponse unique. Il y a un monde entre l’association locale qui essaie d’attirer du monde à sa fête de quartier, un gouvernement qui tente de justifier sa politique étrangère et un hypermarché qui veut attirer le chaland. Mais dans tous les cas, la source tente, à son échelle, de modifier son environnement, de transformer des comportements ou d’y préparer les esprits. Communiquer c’est induire, parfois conduire, souvent séduire.

Il est de bon ton, parfois, de distinguer dans les milieux de la presse, information et communication. La première serait la matière noble, dans laquelle travaillerait le courageux journaliste, préoccupé exclusivement de la véracité des faits qu’il rapporte, de la préservation de son indépendance par rapport aux pressions politiques, économiques et sociales, dont le but serait simplement d’éclairer l’honnête citoyen de son temps. En face, ou à côté, la communication serait le tripatouillage un peu honteux opéré par des malfrats plus ou moins sous influence, chargé de vendre, serait-ce au prix du mensonge, des hommes, des idées ou des produits.

Cette distinction, qui ne mérite pas toujours cette facile ironie, a son intérêt. Il est bon que le travail d’une rédaction ne s’entremêle pas avec celui des services commerciaux. Il est utile de rappeler que la publicité qui vante les mérites d’une voiture n’est pas exactement de même nature que l’article du journaliste qui l’a testée, et que la démarche n’est pas la même du groupe agro-alimentaire qui vante ses produits ou du journaliste spécialisé qui rend compte des évolutions sur son marché. Pour l’oublier parfois, la presse souffre d’un vrai discrédit: le message payé par l’annonceur ne doit pas se déguiser en article acheté par le lecteur. L’actuelle confusion qui tend à mettre sur le même plan les journaux gratuits, payés par la publicité, et les journaux payants, ne fait qu’amplifier celle qui déjà a brouillé les frontières entre les télévisions et radios publiques, financés par la collectivité, et leurs homologues privés, dont les annonceurs sont les vrais financiers.

Dans le même temps, la distinction a ses limites. Elle laisse croire que l’information échapperait aux lois de la communication, qu’il s’agirait d’un domaine préservé, vierge de tout compromis, d’une forme de culte que seul le journaliste, clerc opérant dans le choeur, pourrait présider, distribuant les miettes du sacré au bon peuple de la nef. Or toute presse, élitiste ou populaire, nationale ou régionale, partisane ou plurielle, écrite, parlée, télévisée, informatisée, est d’abord un outil de communication, qui doit se préoccuper de trouver son auditoire ou son lectorat, et par suite de le renouveler. Le journaliste, qu’il le veuille ou non, est aussi un communicant, qui doit aussi savoir séduire, accrocher, captiver, dans la concurrence effrénée du grand ballet des communicants autour du citoyen-consommateur.

Lui aussi a un objectif, auquel il lui faut réfléchir: il ne vend pas de piles d’assiettes, comme un camelot de foire, mais il montre l’humanité qui vit, à nos portes ou bien au grand large. Et doit, à chaque instant, tirer le lecteur/auditeur/visionneur par la manche. Lui aussi, comme le publicitaire, doit savoir creuser un désir. Non pour vous convaincre d’acheter une nouvelle automobile ou un téléphone mobile neuf, mais pour rappeler que le monde tourne, et nous avec, et que cela nous concerne.

Le lien qui relie

C’est suggérer que communiquer, c’est aussi créer des liens, éphémères ou durables. Pour le meilleur et pour le pire: le lien qui relie, celui qui enchaîne.

La communication a maille à partir avec la fidélité. Elle s’en nourrit bien souvent: ainsi le lien affectif qui existe souvent entre un journal et son lecteur est-il parfois aussi important que ce que contient le journal lui-même. Quand une radio est en grève, quand un quotidien n’a pas été distribué, quand une connexion Internet est défaillante, l’irritation n’est pas provoquée par ce seul dysfonctionnement passager. Elle dit surtout l’attente déçue, parce que ce médium est un symbole de notre attachement au monde, une passerelle qui, au rythme de nos vies, nous rassure, nous dit qu’hier a été, que demain sera, qu’aujourd’hui est là.

De même, la communication entretient des fidélités. Elle peut caresser les appartenances géographiques, ethniques, philosophiques, culturelles. Elle flatte alors la tribu, et en trace les frontières. Au sens propre parfois, au sens figuré souvent, elle fait des abonnés.

Dans le même temps, la communication ne cesse d’inviter à rompre les fidélités. Fidélités commerciales, électorales, communautaires, amoureuses, religieuses. Vous avez voté pour X, votez désormais Y. Vous avez acheté tel produit, passez à la concurrence, moins chère, plus efficace, plus branchée. Vous lisiez tel journal, lisez l’autre, qui vous offre en plus des stylos, des DVD ou des livres d’images. Vous croyez aimer quelqu’un malgré l’âge et l’apparence, cherchez donc: il y a pour vous quelque part sûrement, plus jeune et plus beau. Tout devient part de marché. Et de désirs nouveaux et demi-satisfactions, inassouvi, on s’épuise à courir après son ombre.

C’est peut-être la vraie question de notre temps, sur notre “monde fini”: dans l’incessant crépitement de communication qui nous entoure, et auquel nous participons tous, en professionnels ou non, savoir nous-même choisir, et aider à choisir. Est-il habile d’avoir cent chaînes de télévision pour zapper au hasard ? Vais-je appeler des heures entières au téléphone des amis incertains pour simplement consommer mon forfait ? La publicité commande-t-elle mes actes ? N’ai-je compassion que quand j’ai vu des images de souffrances ? Vais-je sans cesse brûler ce que j’ai adoré ? Suis-je valorisé par le stock de courriels que je reçois chaque jour ?

Mêmes questions pour la communication interpersonnelle, de groupe ou de masse que nous sommes amenés à établir dans notre vie quotidienne ou nos projets professionnels: dans ma stratégie de communication, quelle part laissai-je à la liberté de l’autre, à sa propre grille de lecture, à ses propres choix, à sa propre culture, à ses convictions ou ses croyances ?

Le mot fut marxiste, on l’a donc un peu oublié. Mais il rend compte assez exactement de ce que peut provoquer une communication sans morale: l’aliénation. C’est à dire la prise au piège la plus perverse, celle de la victime manipulée, qui ignore qu’elle l’est, et croit exercer sa liberté, alors qu’un autre agit en elle. Osons le dire: il existe des communications-aliénations et des communications-libérations, qui, elles, donnent les moyens d’une vraie liberté.

La question est bien celle d’une éthique de la communication. D’une part par respect pour l’humain que je cherche à informer, à convaincre, à séduire, à transformer, sans l’aliéner. Mais aussi par souci d’un lien social, celui qu’il faut sans cesse recoudre dans nos sociétés effritées, plurielles et violentes. La communication est alors vécue comme un partage: avec mon prochain comme mon lointain, avec celui qui me ressemble comme celui qui ne me ressemble pas, mais avec qui je vis l’aventure commune d’une petite planète. A l’aliénation, opposons, au sens où l’employait Yvan Illich (1926-2002), la convivialité, c’est-à-dire la quête du meilleur ‘vivre-ensemble’.

Cela s’apprend sans doute. A l’école, pourquoi pas ? Auprès de ceux qui guident enfance ou adolescence, plus sûrement. Peut-être aussi dans les Eglises, qui, elles-mêmes, ont à communiquer. Et que, là-dessus, il serait bien désespérant de ne pas entendre.

Une nouvelle incroyable

Un petit groupe d’hommes, il y a deux mille ans, a affirmé une nouvelle incroyable, dans un petit pays à l’Est de la Méditerranée. Vingt siècles plus tard, il ne nous en reste qu’une mince liasse de textes dans des langues que nous ne parlons plus. Source douteuse, message irréaliste, signal faible, canal bien cahotique. Et pourtant, quelle réception! Puisque la Résurrection, au début du XXIe siècle, est au coeur de la vie de plus d’un milliard d’humains.

Il est vrai que le christianisme a eu de bons communicants. A commencer par l’apôtre Paul, qui a dirigé une des plus fabuleuses campagnes de communication de l’histoire de l’humanité. Le petit tisserand de tentes de Tarse savait induire, séduire, conduire. Mais surtout, il savait - comme d’autres après lui - proposer une vraie parole de réponse au désir humain, c’est-à-dire faire vibrer autre chose que l’intérêt, la curiosité, le snobisme ou le suivisme. Il avait trouvé un trésor, de la variété rare de ceux qui grossissent quand on les partage. Et il l’a partagé.

Toute communication n’est pas apostolique. Mais le succès de celle-ci, que les Eglises chrétiennes, dans leur diversité, poursuivent comme elles le peuvent, rappelle peut-être au croyant - et à tout homme de bonne volonté - qu’aucune communication n’est anodine, qu’elle se joue à la frontière de l’aliénation et de la libération de notre frère en humanité.

Défendre une éthique de la communication, c’est apprendre et faire apprendre les outils de la communication, pour savoir s’en méfier, et s’en servir. Et surtout, pour revenir à l’historiette des “trois tamis”, savoir consacrer son temps, plus qu’à l’éparpillement que nous propose la communication tous-azimuts, à émettre et recevoir du vrai, du bon et de l’utile.

Jacques Fortier, 49 ans, est journaliste, grand reporteur aux Dernières Nouvelles d’Alsace, quotidien régional édité à Strasbourg (France). Il y suit notamment l’actualité religieuse depuis 1993. Il est titulaire d’une maîtrise en droit, du diplôme de l’Institut d’études politiques de Paris et de celui de Centre de formation des journalistes de Paris (CFJ). Il est également vice-président de l’association des journalistes d’information religieuse (AJIR) en France. Outre sa tâche aux DNA, il est correspondant du Monde à Strasbourg depuis 1983 et anime depuis 2004 une émission interreligieuse mensuelle, Dialogue des Religions, sur France Bleu Alsace (groupe Radio France). Il a reçu pour 2003 le prix de la fondation Templeton attribué par la Conférence des Eglises européennes (KEK) au meilleur journaliste religieux européen.



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