Promoting Communication for Social Change
Taking Sides
Genre, Laïcité et Médias en France Print E-mail

Florence Rochefort

Avant l’apparition du concept de genre, on parlait de « rapports sociaux de sexe » en sociologie, d’« histoire des femmes » en histoire. Ce concept a été introduit aux Etats Unis dans les années 1980. Pour ce qui concerne la discipline historique, le nom de Joan Scott a été très important. Cette historienne américaine, spécialiste de la France, a écrit en 1988 un livre sur genre et histoire. Elle expliquait pourquoi cela pouvait être un concept central permettant non seulement de ne plus s’enfermer dans la catégorie « femmes », mais de poser vraiment la question de la relation hommes-femmes et surtout celle de la construction sociale du masculin et du féminin et de son usage politique.

Comment et pourquoi une société pense-t-elle ce qui définit une femme ou un homme ? Le fait de prendre un concept emprunté à la grammaire, qui désigne du masculin ou du féminin, permettait de s’extérioriser des catégories habituelles, pour y réfléchir plus théoriquement. La définition du terme de genre, c’est la construction sociale des sexes, et comment, historiquement, sociologiquement, politiquement, psychologiquement, les sociétés fabriquent ces catégories.

Il s’agit donc aussi de la construction sociale des qualités qu’on assigne aux êtres : la qualité de féminin (féminité), de masculin (masculinité). Cela permet de « dénaturaliser » les concepts et cela a une valeur assez stimulante, « heuristique », qui permet d’élaborer une autre façon d’analyser et de faire apparaître les rapports de pouvoir. Le principe de la science est toujours de fabriquer son objet. Effectivement, cela a permis de fabriquer l’objet « femmes-hommes » comme objet scientifique.

Des résistances françaises

Ce concept n’a pas été tout de suite bien reçu en France. Il y a eu des résistances sur la traduction du terme gender, et sur le fait qu’il renvoyait à une configuration intellectuelle américaine. Puis finalement on s’en est emparé dans les études féministes, d’abord en sociologie et puis aussi au travers des mouvements européens. Ce concept a eu un succès international et, du coup, les lobbys de femmes européens ont commencé à l’utiliser très pratiquement pour élaborer des « politiques de genre ».

Néanmoins, on dit que, comme M. Jourdain … « faisait de la prose sans le savoir », beaucoup faisaient déjà du « genre » sans le savoir ! L’histoire des femmes ne redoublait pas forcément le discours dominant sur la nature féminine, au contraire. Les premières mises à distance de ce discours ont pris corps justement dans l’histoire des femmes, ou dans les premiers travaux de sociologie du travail. La formulation de ce concept a néanmoins permis de mettre davantage l’accent sur la relation hommes-femmes et sur le processus de construction sociale.

Et puis cela a réintroduit les hommes à peu près à égalité avec les femmes dans ce type d’interrogation. D’ailleurs, depuis se sont développées les « men studies », étudiant l’homme non plus comme catégorie sexuée, mais l’homme dans ses étapes de vie - sur son lien à sa masculinité, à la paternité, par exemple. Désormais on interroge les hommes de la même façon que les femmes, ce qui n’avait jamais été fait. Et tout cela suscite des revues, des groupes de travail etc...

Joan Scott disait aussi du genre qu’il permettait de relire l’histoire. Par exemple, on ne s’attache plus tant à ce que faisaient les femmes durant la guerre de 1914 (même s’il est toujours très important, pour moi, d’étudier objectivement leurs activités), qu’à la question : durant la guerre de 14, comment le pouvoir a-t-il eu recours à la différenciation des sexes, à un discours sur la différence des sexes, pour se légitimer et fonctionner ? Le concept de genre permet d’insister sur une interrogation plus politique et subversive.Aujourd’hui, il est devenu beaucoup plus usuel et dérange moins. C’est d’ailleurs maintenant un terme institutionnel à qui on peut reprocher parfois d’avoir effacé les femmes. Car il y a légitimité à être chercheuse spécialiste du « genre », mais il y en a moins à être spécialiste des femmes !

N’oublions pas non plus que la réflexion sur le « genre » était issue des mouvements féministes du XIXe siècle. Le rapport à l’histoire est fondamental dans la naissance même du féminisme : puisque nous ne sommes pas ce qu’on dit que nous sommes, qui sommes-nous ? Ce n’est pas seulement une question existentielle, c’est aussi : qui avons-nous été et qu’avons-nous fait ? Pourquoi ne cite-t-on jamais aucun nom de femme artiste, par exemple ? N’y en a-t-il jamais eu ? Ce rapport au savoir est déjà critique. En fait, tout le discours politique d’exclusion des femmes s’appuyait sur un discours biologique, scientiste même, ou religieux patriarcal classique – un discours qui s’est prolongé très tard dans le XXe siècle et qui resurgit régulièrement. Cette relecture critique de l’histoire est aussi liée à une démocratisation du savoir.

Il faut savoir que les études dites féministes, les études issues de questionnements féministes (dans lesquelles on ne prend pas pour argent comptant les définitions classiques, on pense au pluriel, en relation, en termes de fabrication sociale…), ont toujours été assez illégitimes dans l’Université française. C’est une différence entre la France et d’autres pays comme les Etats Unis mais aussi l’Allemagne. Il y avait, il y a toujours un retard français dans la reconnaissance même de cette démarche scientifique. Parce que les institutions universitaires de recherche sont très « classiques » et très masculines. Elles voient ces questions comme un militantisme non scientifique. Je crois qu’il y a un anti-féminisme français qui s’est toujours doublé d’ anti-intellectualisme. Les modalités de carrière en France sont sûrement aussi en cause.

Cela commence à changer ! Depuis la fin des années 90, on constate le début d’une ouverture et surtout parmi les plus jeunes. Mais nous sommes très pauvres en postes de spécialisation et en moyens. Depuis qu’il n’y a plus de ministère des droits des femmes (1986), mais seulement un secrétariat d’Etat, il y a moins de possibilités d’aide. Ces dernières années, dans ce champ de recherche, l’argent européen a été un apport important. En plus, l’université française ne se porte pas bien, en ce moment…

Genre, religion, laïcité

La question du genre est née d’une interrogation politique et a été utilisée dans le champ politique. Mais peu à peu le concept s’est adapté à différents champs disciplinaires, y compris au champ religieux, par le biais de la théologie féministe. On a découvert que le genre constituait un outil conceptuel incroyablement efficace pour relire les textes bibliques ou théologiques. Les sociologues des religions et les historiens des religions s’en sont donc emparé. Depuis, les études « femmes et religions » s’ouvrent à la question « genre et religions ».

Quant à la laïcité, c’est un terrain scientifique beaucoup plus récent et très novateur. On doit beaucoup à Jean Baubérot, pionnier en la matière. Il n’est pas seul à travailler dans ce domaine, mais il est celui qui a voulu constituer la laïcité comme un champ propre. J’avais travaillé sur la laïcité dans le cadre de mon doctorat d’histoire avec Laurence Klejman, dont le thème était « l’histoire du féminisme en France sous la IIIe république ». Le contexte de la laïcité nous était apparu fondamental. J’avais rencontré Jean Baubérot à ce moment-là lorsque nous avions découvert l’importance du protestantisme dans le féminisme en France. Ensuite, je suis passée à l’étude de la laïcité comme concept et comme valeur dynamique, interrogée via les féminismes, via la contestation égalitaire, et via les différentes conceptions de genre produites par le champ de la laïcité, par ses penseurs, ses militants… Ils ne sont pas tous d’accord, mais ils produisent un certain discours sur les femmes et sur les relations hommes-femmes.

Cela m’intéresse d’interroger à la fois les discours et les politiques publiques. Je souhaite analyser les politiques de laïcisation : quels sont les présupposés de genre (ce qu’on prévoit pour les filles, les garçons…), et leurs conséquences pratiques ? Cependant, je ne travaille pas sur la laïcité au singulier, mais sur le processus dynamique, évolutif de la « laïcisation ». Ce processus de laïcisation (lié à l’Etat) doit être croisé avec celui de la sécularisation (lié aux champs culturel et social).

Le voile et les médias

Il y a quelques années, j’ai eu envie d’analyser la première affaire du voile (1989) à travers les coupures de presse des trois premiers mois de l’affaire, pour un numéro spécial « histoire des femmes et des genre » de la revue Vingtième Siècle. Je voulais reprendre cette affaire, déjà pas mal travaillé par les chercheurs du GSRL (Groupe de Sociologie des Religions et de la Laïcité) mais pas du point de vue du genre et de l’histoire du féminisme.

On a pu constater l’importance de la médiatisation dans cette affaire, une médiatisation qui a aussi perturbé l’analyse sociologique du phénomène. En fait, cette affaire, révèle la peur de l’islam, sa méconnaissance, même par ses propres acteurs et surtout le peu de moyens dont disposaient les musulmans pratiquants. La France prenait conscience de sa minorité musulmane en même temps qu’elle découvrait des formes minoritaires de fondamentalisme. Les deux phénomènes se conjuguent encore.

Le phénomène du foulard était nouveau, il était difficile à interpréter et il a pris tout le monde au dépourvu. Dans ce collège de Creil en 1989, des filles portaient déjà le foulard, comme l’a fait remarqué Jean Baubérot. Mais le directeur de l’établissement ne l’a plus toléré et l’a fait savoir lui même à la presse, cherchant le scandale médiatique. La médiatisation a eu sans doute un effet dramatisant. Il est difficile de savoir quel est l’impact de cette hyper médiatisation dans la radicalisation des positions dans d’autres établissements. Mais, elle est réelle des deux côtés : du côté des enseignants et du côté des défenseurs du voile. La presse à la foi accentue le phénomène et le révèle au grand jour. Les photographies les plus utilisées pour illustrer l’affaire étaient celles de la manifestation de l’UOIF, organisation encore peu connue à cette époque, faisant défiler des femmes avec des voiles qui les recouvraient de la tête aux pieds.

En France, la jeune fille voilée a été une image très difficile à cerner. Elle renvoyait à la religieuse, inacceptable dans une école publique mais aussi au voile répressif iranien.

Quelques années plus tard, plusieurs affaires ont resurgi. L’attentat du 11 septembre a changé l’appréhension du phénomène. Les discours se sont durcis, refusant le dialogue. Mais je veux souligner qu’il y a eu aussi des positions intermédiaires et nuancées et une vraie qualité de débat dans la presse déjà entre septembre et décembre 1989.

La question du foulard pose finalement le problème de l’évaluation sociologique d’un danger islamique. Nous n’avons pas vraiment de réponse ! Aucune enquête sociologique n’a été lancée pour évaluer les mouvements islamistes en France.

Au moment de la commission Stasi qui visait à examiner l’opportunité d’une loi sur le port de signes religieux à l’école (finalement votée en 2004), il y a eu un déferlement d’opinions très affectives et dramatisantes. La presse a publié des articles sur des cas extrêmes, sur une femme qui avait refusé de se faire examiner par un médecin de sexe masculin à l’hôpital, par exemple. On ne posait plus la question de savoir s’il s’agissait d’un cas unique ou d’un problème insurmontable. Et c’était comme si on découvrait la réalité de l’immigration. Ce n’était tout de même pas la première fois que dans les hôpitaux on devait affronter des différences culturelles difficiles à gérer !

Mais disons aussi qu’il y a eu entre 1989 et 2004 des dénonciations constantes du corps enseignant alarmantes : difficultés graves avec des élèves et des parents, violences verbales, absence de dialogue possible entre les enseignants et les élèves, refus d’accepter des parties du programme… tout ceci dans un contexte de dénonciations plus précises des violence sexuelles dans les quartiers difficiles. Un système de médiation existait déjà dans l’enseignement, on aurait bien aimé savoir exactement ce qu’il en était et si de telles pratiques ne pouvaient pas se développer au cas par cas et se généraliser. Peut-être fallait-il moins de médiatisation et plus de médiation ! D’autant que la loi ne concerne que les filles et que cela pose aussi problème du point de vue d’une analyse en termes de genre.

Aujourd’hui, finalement, beaucoup de voiles ont disparu de l’école sans trop d’exclusions. Après l’enlèvement des deux journalistes en Irak pour protester contre la loi française, les jeunes filles concernées par le voile et l’UOIF ont en effet voulu faire preuve de républicanisme en enlevant elles-mêmes leur voile.

Vers un recul des droits des femmes ?

La régression du droit des femmes au nom d’arguments religieux est importante dans nombre de pays. On assiste toujours au raidissement du Vatican par rapport à la liberté des moeurs, à un regain d’applications de la charia, et à un renouveau des mouvements fondamentalistes d’Amérique du Nord, dont la violence contre l’IVG est connue.

Concernant l’organisation de la conférence mondiale de l’ONU Pékin + 10, l’enjeu pour les femmes est de continuer à faire entendre le droit à la libre disposition d’elles-mêmes, le droit à l’IVG (interruption volontaire de grossesse), notamment. Il y a un climat mondial inquiétant sur ces questions. Notons que le rapport Stasi a proposé une vraie tentative d’ intégrer l’égalité des sexes dans la définition de la laïcité. Ce texte pourrait faire référence pour d’autres pays.

Je crois qu’il fallait entendre que le pacte enseignant n’était plus possible dans ces conditions. Ce rapport a été voté, à l’unanimité moins une voix, pour répondre à une demande sociale de pacification. Ce n’était ni spécieux ni contre le religieux. On demandait de manifester son appartenance religieuse de façon modeste, et non pas comme le flambeau d’une lecture du monde à un seul sens… Pour nombre de raisons sociales, le dialogue était devenu très difficile avec certains de nos contemporains. Fallait-il laisser la situation s’enkyster ? A mon avis, ce texte peut aider à redémarrer autrement.

Quand on porte le voile, on ne le choisit pas pour soi toute seule. On doit aussi tenir compte du fait que c’est une image publique, politique. La liberté religieuse interfère avec d’autres libertés. Ce foulard, on a eu tendance à le « substantialiser », à le sacraliser ; or, les jeunes filles qui le portent, l’enlèvent parfois aussi avec beaucoup de liberté.

Les médias sont sensibles à l’individu, aux itinéraires et aux témoignages individuels. Aujourd’hui, on croirait que tout passe par l’individu. On laisse croire aux individus qu’ils sont tout-puissants. Or, notre destinée est collective.

Souvent, les médias ont redoublé, ont intensifié le discours des acteurs. J’aimerais qu’on n’oublie pas le discours des femmes d’Iran ou d’Afghanistan. Chez nous, le port du voile peut être volontaire. Ailleurs, il ne l’est pas. On ne peut réduire le foulard à aucune de ses significations, mais il faut n’en oublier aucune ! Et puis, en France, c’était la question de l’école seulement, pas de l’espace public en général.

Notons toutefois que l’attention se focalise toujours sur le corps des femmes. Le voile : c’est le contre-pied de la médiatisation mercantile et publicitaire du corps des femmes. On vit dans l’illusion de l’égalité des sexes. Or il existe un sexisme ordinaire lié à une certaine misère sociale. Mais celui-ci n’intéresse personne. C’est le spectaculaire qui intéresse les médias, ils sont cependant indispensable pour impulser le débat démocratique. n

Florence Rochefort est chercheuse au CNRS et co-directrice du Siècle des Féminismes, ed Atelier, 2004.

Interview réalisé par Séverine Boudier, Fédération Protestante de France, Paris.



Add this page to your favorite Social Networking websites
Digg! Reddit! Del.icio.us! Google! Live! Facebook! Technorati! StumbleUpon! Yahoo! Twitter! LinkedIn!
 

Articles in this Issue

WACC promotes communication for social change. It believes that communication is a basic human right that defines people's common humanity, strengthens cultures, enables participation, creates community and challenges tyranny and oppression.

The World Association for Christian Communication is a UK Registered Charity (number 296073) and a Company registered in England and Wales (number 2082273) with its Registered Office at 71 Lambeth Walk, London SE11 6DX. It is an incorporated Charitable Organisation in Canada (number 83970 9524 RR0001) with its head office at 308 Main Street, Toronto ON, M4C 4X7.