André Jacques
Le déclenchement de la guerre d’ Algérie en 1954 n’a surpris que ceux-là, mais ils furent très nombreux, qui n’avaient pas prêté attention ou avaient voulu ignorer les massacres précédents de populations colonisées en révolte après 1945 : à Madagascar, au Maroc, au Vietnam, et déjà en Algérie (Sétif) dès la fin de la guerre mondiale. Les Français étaient tout entiers tournés vers la reconstruction, meurtris par l’occupation, désireux d’oublier la profonde division entre résistants et collaborateurs ou admirateurs du régime de Vichy, alors que comme l’écrivait Georges Bernanos ‘le monde fait la queue à la porte d’une nouvelle guerre.’
Or, et prenant exemple sur la volonté de la France d’affirmer son identité nationale dans la résistance au nazisme et de retrouver sa liberté, les peuples dominés commençaient à revendiquer fièrement leur droit à leur propre autonomie, ce qui engendra chez certains en métropole la sourde crainte de perdre avec le panache d’empire, de fructueuses sources d’enrichissement.
Le Maghreb avait déjà surgit dans la presse française avec fracas en 1952 lorsque François Mauriac, prestigieux Prix Nobel de Littérature et journaliste de grand talent qu’on ne pouvait taxer de ‘révolutionnaire’, emporté par une grande colère évangélique en apprenant par des chrétiens témoins directs, les massacres de Casablanca (7 et 8 déc 1952) s’écriait : ‘Je demeure du côté de ceux qui se méfient des prétextes et des excuses que la force invente pour assurer son règne et pour faire croire qu’elle est le droit.’
On ne s’étonnera donc pas que ce soit cet écrivain chrétien et polémiste qui dans son Bloc Notes en 1956 osera devenir assez provoquant pour affirmer ‘L’histoire dira que la torture a été rétablie en France par ceux qui se sont tus.’ Le débat entre raconter ou se taire ouvre toute la question du rôle, du pouvoir et de la responsabilité des medias, de l’engagement des journalistes et des écrivains. En 2002, on est en droit de se poser la question : Pourquoi les Français ont-il mis si longtemps à accepter de débattre du scandale de l’usage systématique de la torture en Algérie, sinon de la guerre elle-même ?
Le débat se lance
C’est un événement médiatique qui a permis de relancer la question en public : la publication par le journal Le Monde le 20 juin 2000, du témoignage douloureux du calvaire subi par une Algérienne, Louisette Ighilarhiz, ancienne militante du FLN, témoignage recueilli par Florence Beaugé. Cette victime raconte en détail le calvaire qu’elle a subi en 1957. Son récit fut suivi deux jours plus tard de la publication des interviews du Général Bigeard et du Général Massu, mis en cause. Celui de Massu contient une stupéfiante déclaration : ‘Non, reconnait-il, la torture n’est pas indispensable en temps de guerre… en Algérie, on aurait pu faire les choses autrement.’
Le débat est lancé : témoignages, souvenirs, pétitions, appels à jugements, intervention du Général Aussaresse qui reconnaît la pratique systématique de la torture sans le regretter d’un côté, de l’historien si courageux dès 1955, Pierre Vidal Naquet de l’autre ; les medias font une large place à ces débats et de solides ouvrages sont publiés, notamment celui très remarqué de l’historienne Raphaëlle Branche, L’armée et la torture pendant la guerre d’Algérie.
C’est reprendre, quarante années après cet ensemble de travail d’investigation journalistique, le recueil d’informations et d’archives, de débats d’analyse, d’efforts d’objectivité historique qui avaient caractérisé l’époque de la guerre elle-même (1955-1962).
Il ne peut être question ni d’ ‘histoires’ plus ou moins sensationnelles qui n’éclairent pas vraiment les enjeux profonds, ni de jugements hâtifs sur certains acteurs de l’histoire qui laisseraient dans l’ombre les responsabilités des politiques et derrière eux de l’opinion publique. Il est question du difficile et nécessaire ‘travail de mémoire’, pour reprendre l’expression de Paul Ricoeur. Je voudrais brièvement mettre en évidence la participation des divers acteurs au sein des débats, le rôle que des journalistes ont joué dans l’éveil de l’opinion publique, les questions qui ont émergées et les contradictions qu’il a fallu surmonter, la présence vigilante et souvent décisive de voix chétiennes, la difficulté de provoquer un dialogue et de muter la passion partisane en passion de la vérité, fût-ce à travers une mémoire torturée.
Des témoignages décisifs
Une partie de l’opinion publique, minoritaire certes, a été dès le début de la guerre si choquée par ce qu’en rapportaient des témoins qu’elle s’est mobilisée et s’est exprimée sur le plan politique. Puisque j’en étais, je tiens à souligner le rôle décisif de ceux qui furent les premiers à monter au créneau pour nous alerter et nous mobiliser.
Tous, membres de la société civile, chrétiens et non chrétiens, nous étions trés dépendants de la véracité des informations recueillies, attentifs à éviter de hâtives généralisations. De ce point de vue les prestigieuses signatures qui engageaient leur crédit a pesé de façon décisive, j’entends par là celles d’écrivains et de journalistes respectés tels Mauriac, Roger Martin du Gard, Sartre et Malraux, Pierre-Henri Simon. Des journaux et revues comme Témoignage Chrétien, Esprit, France-Observateur, Le Monde, les temps modernes… qui leur ont ouvert leurs colonnes et les ont soutenus tout en faisant place aux témoins affrontés à l’horreur de la guerre. Nous devions, nous qui tentions d’interpeller directement l’opinion publique en de houleuses et menaçantes rencontres, être absolument certains de la véracité des faits.
L’indignation devant des témoignages d’abus et de violations graves des droits de la personne a été bien souvent un facteur déclanchant de la prise de conscience. Certains cas sont devenus emblématiques, comme celui du journaliste Henri Alleg, du dossier Jean Muller ou de la disparition du professeur Audin; et heureusement car ainsi que l’écrit Maurice Chappaz, ‘La honte est comme l’aurore d’une autre vie.’
C’est le thème de la torture qui a, le premier, permis d’alerter l’opinion publique, d’où le poids décisif du livre de Henri Alleg, La torture, paru aux Éditions de Minuit. Mais qu’il était donc difficile alors de faire comprendre à la majorité de l’opinion publique que la torture systématique que l’armée française pratiquait n’était en rien justifiée par le comportement du FLN et surtout qu’elle n’était pas comme la propagande voulait le faire croire limitée à l’obtention de renseignements. Il fallait démontrer que sa pratique s’inscrivait dans la volonté de maintenir le droit colonial sur fond de mépris raciste d’un peuple que l’on voudrait contraindre à la soumission et la passivité par la terreur.
Nous n’avons eu de cesse d’alerter sur le mal que cette politique faisait à la jeunesse française elle-même et les traumatismes qui en résulteraient. Hélas, grande part de l’opinion publique était sincèrement convaincue du bon droit de la France et refusait de porter un quelconque préjudice sur l’armée, sur les enfants du peuple mobilisés pour ‘faire la police’ et qui se taisaient, effarés, traumatisés par les actes barbares qu’ils étaient contraints d’accomplir.
La presse alertée a dû frapper fort pour se faire entendre. Hubert Beuve Mery du Monde n’écrit-il pas ‘sommes-nous les vaincus d’Hitler ?’ dans sa présentation du livre de P.H Simon, Contre la torture, tandis que Claude Bourdet demandait s’il y avait une gestapo française en Algérie. Il fallait exprimer l’indicible, répondre au devoir de crier, de faire place même au rôle incompris de l’insoumission.
Ce n’est que peu à peu que la question de la torture a fait place à celle de la mise en cause de la guerre elle-même, du non respect du droit à la dignité et à l’autodétermination pour un peuple, ce que le général de Gaulle imposera malgré tous les obstacles ( jusqu’à la menace sérieuse de coup d’État militaire). Les medias quittent alors le seul domaine des faits et la place faite à leur authenticité pour passer dans l’arène politique où se discutent à la fois les valeurs fondamentales (respect des autres, démocratie et liberté, droit à l’autodétermination...) et les pratiques réelles des politiques.
Il est impossible d’évoquer ces temps de guerre sans souligner les deux logiques qui ont conduit des citoyens aux positions les plus extrêmes, les plus antagonistes, tout particulièrement les militants qui ont poussé la solidarité jusqu’à aider concrètement les Algériens. La presse se doit aujourd’hui encore laisser parler ceux qui ne demandent qu’à s’expliquer. Symbole de ceux que l’on a appelés les ‘porteurs de valises’, Francis Jeanson, philosophe, a donné á connaître la logique de son attitude dès 1960 en publiant Notre guerre, celle qu’il entendait mener avec son réseau contre le colonialisme. Ce fut le motif de sa condamnation à 10 années de prison par contumace. Nous retiendrons son combat pour une cohérence entre les discours et les gestes.
Le rôle des medias devint alors essentiel au débat démocratique. La propagande officielle faisait passer la torture pour accidentelle et non systématique, ou justifiée pour éviter le pire, et s’efforçait de glisser sur le registre social. On souligna alors l’extrême dénuement de populations algériennes, on prétexta la nécessité des regroupements, on voulut participer à leur instruction-encadrement. Comme l’écrira plus tard Nelly Forget, ‘ce sera toujours la tentation permanente d’étouffer le politique en faisant du social, d’accrocher des programmes d’assistance au bâton de la répression.’
Les débats devinrent plus résolument politiques. Prendre position revenait alors à se situer sur l’échiquier politique et s’éloigner quelque peu de la protestation humanitaire et ethique pour réaffirmer notre conviction républicaine et démocratique devant des menaces qui pesaient aussi sur la métropole. Chaque journal se devait de se situer mais subissait alors les limites d’expression liées aux convictions des lecteurs. C’est plutôt dans les revues et les colonnes-débats que se poursuivit la recherche de la vérité et des chemins d’une solution de justice. La presse française fut alors divisée tout comme l’opinion publique. Dans chaque famille spirituelle ou politique passèrent de dramatiques lignes de partage.
Les chrétiens eux-mêmes connurent des débats d’autant plus douloureux qu’il s’y mêlait beaucoup de passion, d’affectivité mise à vif par les enjeux humains. Il faut saluer l’Evêque catholique d’Alger. Etienne Duval mit alors en avant le message de l’Evangile lorsqu’il affirmait que le prochain est le persécuté, même si les persécuteurs se disent catholiques et en protestant ouvertement comme le fera plus tard Mgr Roméro au Salvador. Une même position de fermeté s’exprima aussi bien dans Témoignage Chrétien et La Croix que dans Le socialisme trahi du protestant André Philip.
La guerre est finie, le silence l’emporte
La fin de la guerre s’est accompagnée de l’exode massif de Français d’Algérie, d’un durcissement du FNL, d’une sorte de grande fatigue de l’opinion publique jointe à bien des facteurs liés à la guerre froide, à un malaise social que Mai 1968 fera éclater au grand jour; si bien que le peuple français est entré en silence. Les soldats se turent et cachèrent leur traumatisme; les politiques n’avaient pas lieu de triompher, l’amnistie sembla boucler le dossier. On voulait pouvoir oublier.
On se désintéressa du sort des harkis (Algériens engagés aux côtés de la métropole) massacrés en Algérie ou délaissés en France. On ne voulut rien savoir de la situation des berbères, de l’arabisation forcée, de nouvelles relations avec l’Algérie indépendante. Difficile pour les medias d’ouvrir des dossiers qui n’intéressaient plus.
Ce grand silence allait-il vraiment calmer les sensibilités blessées et encore à vif ? Etait-ce une solution pour soutenir l’émergence d’un vouloir-vivre ensemble entre Français et Algériens ?
Le difficile travail de mémoire
Il est pourtant essentiel que la nécessaire justice prononce son verdict et que les divers crimes commis soient identifiés comme tels. Les victimes de la torture, les survivants des légitimes combats pour l’indépendance, les familles de ceux qui se sont trompés même, le réclament. Mais comme l’écrit le philosophe Paul Ricoeur, ‘C’est au juge qu’il revient de condamner et de punir, et au citoyen de militer contre l’oubli et aussi pour l’équité de la mémoire; à l’historien reste la tâche de comprendre sans inculper ni disculper’ (Le Monde, 15 juin 2000)
A propos du génocide commis au Rwanda, le journaliste Jean Hatzfeld dans un remarquable ouvrage intitulé Dans le nu de la vie et qui laisse parler des survivants, écrit ‘au fond de moi il n’est pas question de pardon ou d’oubli, mais de réconciliation…’et il évoque ‘une justice pour offrir une place à la vérité, pour que s’écoule la peur, une justice pour réconcilier.’
Je voudrais souligner que le travail, souvent risqué et courageux des journalistes aura largement contribué à nourrir la nécessaire information dont ce travail de mémoire a besoin. Or dans la situation que nous avons évoquée en cet article, c’est bien la peur réciproque qui a nourri la haine réciproque. Ce sont aussi les mensonges officiels qui voulaient faire croire que les Algériens étaient français et traités comme tels.
Si je fais mienne l’idée fondamentale, je dirais basique dans la pensée chrétienne de la Réconciliation comme projet final, j’ajouterais qu’il faut, à l’origine même du délicat travail de mémoire et de vérité, impliquer indissolublement le ‘vouloir-vivre ensemble’, c’est à dire l’espérance que les ennemis d’hier peuvent devenir les alliés de demain. C’est dans cette perspective que furent publiés dès 1958 par des religieux, des politiques, des universitaires, des journalistes, des témoignages sous le titre Témoignages et documents.
Malheureusement, de tels efforts de lucidité et d’honnêteté furent trop rares pour ce qui concerne la guerre d’Algérie. La haine était trop forte, l’esprit colonialiste pas encore vraiment éliminé, le traumatisme difficilement surmontable. De plus cette polarisation des opinions laissait peu de place à un double processus de réconciliation: entre Français et entre Français et Algériens.
La législation elle-même en devenant plus sévère à l’égard des étrangers après 1974, continua encore à entretenir un climat de suspicion ou d’agressivité injuste à l’égard des immigrés Algériens. Cependant tant d’années après ces événements tragiques, la réalité passée resurgit et capte une attention d’autant plus grande qu’une nouvelle génération est passée à l’âge adulte.
Alors… ‘le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de l’action?’.Cette phrase de Gramsci nous met en garde contre un optimisme que dans notre société du spectacle stigmatisée par Guy Debord, les politiques voudraient suggérer en faisant l’économie de l’analyse critique du passé. Non, il n’est pas facile de vivre en société, d’atténuer les injustices, de vaincre les barrières de toutes sortes et d’accepter les autres dans leur diversité.
Oui, il y a un risque de trop parler de réconciliation sans la vivre, sans la mettre à l’épreuve du feu des affrontements de ceux que l’histoire, les intérêts, les cultures, ont dressés les uns contre les autres. Le théologien Dietrich Bonhoeffer nous avertit ‘La grâce à bon marché, c’est la grâce considérée comme une marchandise à liquider, le pardon au rabais… la grâce servant de magasin intarissable à l’Eglise... Dans cette Eglise le monde trouve à bon marché, un voile pour couvrir ses péchés, péchés dont il ne se repent pas et dont, à plus forte raison, il ne désire pas se libérer’ (Le prix de la grâce).
Les événements actuels, qui incitent à la réémergence de schemas de pensée tout faits et aux explications simplistes, se dressent à nouveau pour réactiver de vieilles divisions et entraver les efforts de compréhension entrepris dans le cadre de la résolution pacifiste des conflits. Je tiens pour très percutante cette conviction de l’Evêque d’Oran, Pierre Claverie, assassiné en 1996 après une longue carrière consacrée à la réconciliation: ‘J’acquiers la conviction personnelle qu’il n’y a d’humanité que plurielle et que, dès que nous prétendons - dans l’ Eglise catholique nous en avons la triste expérience au cours de notre histoire -posséder la vérité ou parler au nom de l’humanité, nous tombons dans le totalitarisme et dans l’exclusion. Nul ne possède la vérité, chacun la recherche…’
Le journaliste n’est-il pas aux avant-postes risqués de cette recherche de vérité? Celle des événements certes, mais pourquoi pas aussi celle qui fait cheminer vers une juste compréhension du monde ? François Mauriac, déjà cité, écrivait en 1963 ‘Vous ne sauriez croire comme c’est merveilleux de finir sa vie comme journaliste… Le journalisme me donne le sentiment de pouvoir servir encore les idées qui me sont chères, la foi.’
André Jacques est ancien Secrétaire aux migrations au Conseil Œcuménique des Eglises, ancien président de l' ACAT France, est encore président d'ECPAT-France (contre la prostitution enfantine).